Je n'ai pas du tout accroché à ce bouquin.

J'y ai vu l'auteur (Thomas Mann), derrière le héros : écrivain connu et reconnu, cinquantaine, regard blasé sur le monde et les autres, complexe de supériorité évident, à la limite de l'eugénisme. Ce héros est une sorte de parasite inactif, qui va de lieux de villégiature en sanatoriums, dans une société de gens bien pensants, fortunés à défaut d'être cultivés. Le regard de l'écrivain est profondemment dédaigneux de ces gens parvenus à un grand confort matériel (enrichis), mais sans aucune éducation culturelle, sans sensibilité aux arts. Ils ne sont pas du même monde et manifestement, celui du héros est bien meilleur...

Dans son insatisfaction et son mal-être affiché, le héros est frappé par la beauté et la virginité d'un jeune adolescent (une douzaine d'années semble-t'il). Il n'a alors de cesse de l'observer, de le couver, de le désirer même. L'ensemble du texte est donc la pensée du personnage principale, ses réflexions sur le monde, les gens et cet éphèbe dont il s'est amouraché. Il ne semble pas vouloir passer à l'acte, mais on, du moins "je", le sens baver, sa concupiscence retenue me parait assez insupportable, surtout associée à sa supériorité sur les autres, toutes les réflexions qu'il nous livre sur cet adolescent avec des termes amoureux me paraissent haïssables au plus haut point.

J'ai pu reconnaître des pensées, des volontés d'actes que j'ai moi-même pu éprouver étant adolescent, vis-à-vis d'une jeune fille ou d'une autre, mais le fait de retrouver cela dans une relation entre un viel intello blasé et un adolescent vaporeux me dégoûte véritablement.

Le livre que j'ai lu comportait également deux autres nouvelles : Tristan et Le chemin du cimetière.

Tristan est un peu sur le même modèle, l'adolescent en moins : un viel écrivain s'amourache d'une personne dont il se sent tellement supérieur, avec un entourage tellement inférieur (le mari bourgeois parvenu, l'amie bête comme ses pieds...). J'y ai retrouvé se complexe de supériorité qui m'a déjà fortement déplu dans La mort à Venise.

Le chemin du cimetière est beaucoup plus court et sans rapport cette fois. Une drôle de nouvelle que j'ai trouvée sans queue ni tête, mais peut-être n'étais-je pas assez concentré. Un type visiblement complêtement décalé de la réalité est en prise avec ce qui constitue pour lui un désordre profond du monde : un cycliste a emprunté le chemin du cimetière, alors qu'il aurait du prendre la route. Sans commentaire.

Pour mes premiers textes de Thomas Mann, je suis plutôt déçu. Je m'attendais à une oeuvre "romantique", un peu à la Goethe peut-être, mais j'y ai surtout trouvé un écrivain imbu de lui-même et dédaigneux du monde, il faudra peut-être que je lise autre chose pour me forger un avis plus sûr.

"C'était un spectacle répugnant de voir dans quel état s'était mis l'homme grimé en s'associant à ses juvéniles compagnons. Le vin que portait bien une robuste jeunesse avait monté à la tête du vieux dont l'ivresse était piteuse. Le regard chaviré, une cigarette entre ses doigts agités d'un tremblement, il titubait sur place, ballotté d'avant en arrière, d'arrière en avant, et gardait à grand peine l'équilibre."

"Le repos dans la perfection, c'est le rêve de celui qui peine pour atteindre l'excellence."

"Cette nuit-là, il eut un rêve épouvantable - si l'on peut nommer du nom de rêve ce drame du corps et de l'esprit qui sans doute se produisit alors qu'il dormait profondément et se présentait sous des formes sensibles et en totale indépendance de lui, mais aussi sans qu'il eût conscience d'être lui-même en dehors des événements qui, fondant sur lui du dehors, brisaient sa résistance, faisaient violence aux forces profondes de son esprit, boulversaient tout, et laissaient l'édifice intellectuel de sa vie entière ravagé, anéanti."

"Ne tousse pas, Gabrielle", dit M. Klöterjahn. "Tu sais que le docteur Hinzpeter, à la maison, te l'a formellement interdit, darling, et le tout c'est de se dominer, mon ange."

"Le monde regorge de ce que j'appelle le "type inconscient" : et je ne puis les supporter, tous ces types inconscients ! Je ne puis supporter toute cette vie et cette activité vague, ignorante et dénuée d'intelligence, ce monde d'agaçante naïveté qui m'entoure ! Une force douloureuse et irrésistible me pousse - autant que mes forces me le permettent - à expliquer, à exprimer et à rendre conscients d'eux-mêmes tous les êtres qui m'entourent, - peu m'importe qu'il en résulte avance ou régression, qu'il en émane consolation et soulagement ou qu'il en coûte de la douleur."