Tu dois considérer la mort comme une ultime issue de secours. Sache que personne ne peut t'empêcher d'y recourir, mais justement, parce qu'elle t'es accessible, garde-la en réserve, indéfiniment. Supposons que tu fasses un cauchemar, la nuit. Si tu sais que c'est bien un cauchemar, et qu'il suffirait de secouer un peu la tête pour en sortir, tout devient plus simple, plus supportable, et tu finis même par trouver du plaisir dans ce qui te paraissait le plus effrayant. Que la vie te fasse peur, qu'elle te fasse mal, que les êtres les plus proches se couvrent de masques hideux... Dis-toi que c'est la vie, dis-toi que c'est un jeu auquel tu ne seras pas convié une deuxième fois, un jeu de plaisirs et de souffrances, un jeu de croyances et de tromperies, un jeu de masques, joue-le jusqu'au bout, en acteur ou en observateur de préférence, il sera toujours temps d'en sortir. Moi, "l'issue de secours" m'aide à vivre. Parce qu'elle est à ma disposition, je sais que je ne l'utiliserai pas. Mais si je n'avais pas la main sur la manette de l'au-delà, je me sentirais piégé, et j'aurais envie de m'enfuir au plus vite.

Amin Maalouf - Les échelles du levant - samedi soir.

Du même auteur : Les échelles du levant, les identités meurtrières, le rocher de Tanios.